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L'ergonomie des interfaces à l'usage des publics déficients visuels

Jérôme ERNU, Ergonome, Visual Friendly

1. Définitions et Précisions

Définition de l'ergonomie

Classiquement pour le grand public l'ergonomie c'est la forme de la chaise ! ...
L'ergonome de métier a toujours le plus grand mal à expliquer à son entourage et à ses proches ce qu'est son métier. Pour les plus érudits de ses amis, l'ergonome c'est celui qui fait de l'ergonomie : c'est à dire qu'il est en charge de "faire la forme des chaises pour que l'on y soit bien assis" (une chaise "ergonomique" épouse la forme du corps et rend la posture assise plus confortable). 

Si cette image d'Épinal est tout à fait vraie, cela ne reste que la partie visible de l'iceberg et n'explique pas réellement quelle est l'activité de l'ergonome.

...mais l'ergonomie c'est aussi l'informatique
"L'ergonomie est une discipline qui vise l'adaptation des outils aux caractéristiques cognitives et physiques de leurs utilisateurs."

Cela veut dire que l'ergonomie fait en sorte que les outils soient adaptés aux connaissances des utilisateurs : leurs compétences en informatique, leur niveau d'expertise (débutant/intermédiaire/confirmé), leur langage (courant ou professionnel). 

Cela signifie également que les aspects physiques : taille des utilisateurs, mouvements à effectuer, handicaps sont pris en compte.

La définition de l'ergonomie donnée ici utilise le mot "outil" au sens large : cela peut être une machine, un ordinateur ou un logiciel.

"L'adaptation des outils à l'homme se fait avec l'objectif d'une utilisation dans les meilleures conditions de confort, d'efficacité et de sécurité."

et d'autres choses...
La spécificité de l'ergonomie est qu'elle puise ses connaissances dans des disciplines comme la psychologie, la médecine, la physiologie ou l'ingénierie... Ainsi sa pluridisciplinarité permet aux ergonomes d'intervenir dans des domaines aussi différents que les lignes d'assemblage dans les usines, les sites Internet, sur des sujets comme le maintien dans l'emploi ou la conception de postes de pilotage de sous-marin nucléaire. 

Pour être ergonome, une formation en ergonomie de niveau Bac +4 minimum est nécessaire (la majorité des ergonomes étant titulaire d'un DESS en ergonomie) et il faut bien distinguer l'ergonome de métier de ceux qui se prétendent ergonome après avoir suivi quelques heures d'enseignement dans leur cursus.

Précisions sur le public concerné par cet article : les déficients visuels

Les déficients visuels sont principalement des malvoyants.
Contrairement à l'idée que se fait le grand public, il y a beaucoup plus de malvoyants que de non voyants : 9% non voyants, 91% malvoyants. 

Si sous le terme "Déficients visuels" on englobe ces deux types de handicaps, la réalité des besoins et des atteintes des mal et non voyants est pourtant très différente !

On a vu tout à l'heure que l'adéquation des outils aux caractéristiques cognitives et physiques des utilisateurs constituait le coeur de l'activité de l'ergonome. La prise en compte des besoins spécifiques des populations déficientes visuelles et leur traduction en terme de conception d'une IHM (interface homme-machine) sera donc l'une des clés de la réussite ergonomique d'un projet.

Des malvoyances
Parmi la population des malvoyants, la diversité des atteintes physiques est telle qu'il ne faudrait pas parler de la malvoyance mais des malvoyances :
Certains individus vont avoir des tâches dans leurs champs visuels, d'autres une acuité très faible, une perte de leur champ visuel (périphérique, central), certains vont être très sensibles à la lumière etc. 
De plus, ces problèmes étant souvent cumulés et s'aggravant avec le temps, une personne déficiente visuelle pourra difficilement être classée dans une catégorie "simple" de malvoyance.

2. Les besoins des populations déficientes visuelles

Accessibilité et ergonomie

La diversité des atteintes visuelles et leurs conséquences a des implications très fortes en terme de conception d'interfaces informatiques. Par exemple :

- Certains utilisateurs vont avoir besoin de grandes polices de caractères,
- d'autres utilisateurs de petites polices de caractères.
- Certains de forts contrastes de couleurs,
- d'autres de plus faibles contrastes de couleurs.
- Certaines couleurs vont être éblouissantes, d'autres non.
- Des utilisateurs vont avoir besoin de versions textes simples ou adaptées à leur matériel informatique.
- ...

Selon les individus ces besoins peuvent être simples, contradictoires ou cumulatifs.
En fonction de la gravité des atteintes, leur prise en compte peut être indispensable, nécessaire ou être seulement une question de confort !

De nombreux logiciels disponibles sur le marché permettent au public "déficient visuel" d'utiliser les produits informatiques. Ces outils permettent la réalisation de zoom sur l'écran avec inversion des contrastes (agrandisseurs d'écrans), de lire son contenu (synthèse vocale) ou de le transcrire en braille (plage braille). Ainsi grâce à ces outils le public déficient visuel peut lire plus facilement le contenu de la page (voir même tout simplement y avoir accès).
Des options d'accessibilité sont également présentes sur la plupart des logiciels grands publics (comme Windows ou Internet Explorer) et permettent à des utilisateurs souffrant de différents problèmes (visuels, moteurs, auditifs) de se servir plus facilement des outils.
Néanmoins, les utilisateurs non experts des aides techniques ou n'en bénéficiant pas rencontrent toujours de nombreuses difficultés dans leur utilisation des systèmes informatiques ou des sites Internet...

Enfin, n'oublions pas que certains utilisateurs déficients visuels ne disposant pas d'aide technique se sont tout de même parfaitement adaptés à leur matériel.

Conséquences pour la conception des interfaces informatiques
Comme nous venons de le voir, des concepteurs de logiciels ou de sites Internet qui souhaiteraient prendre en compte les besoins spécifiques des populations malvoyantes sont confrontés à de nombreux dilemmes. Par exemple : 
- Faut-il utiliser un contraste positif ou négatif ?
- Faut-il utiliser des petits ou des gros caractères ?
- ... 

En prenant ces exemples, on se rend compte qu'il est difficile de répondre efficacement à des besoins aussi différents (voir opposés) au sein d'une unique interface. 
Evidemment, pour le WEB des guides comme le WCAG provenant du WAI répondent à la majorité des questions d'accessibilité. Malheureusement ces guides ne sont pas encore assez connus et suivis. Dans la plupart des cas les concepteurs se bornent à faire un choix qui impliquera nécessairement de privilégier certains utilisateurs au détriment d'autres.

Accessibilité
Lorsque l'on parle "d'accessibilité" dans le monde informatique, plusieurs "interprétations" sont possibles. Nous discutons ici d'accessibilité dans le sens d'un accès équitable à l'information pour tous, quel que soit le système informatique, le navigateur Internet ou le handicap de l'utilisateur.
Précisément, l'accessibilité d'un site Internet ou d'un logiciel doit permettre à un utilisateur handicapé d'accéder à l'information au même titre que n'importe quel autre utilisateur.

L'accessibilité des sites Internet est une discipline en plein essor que des organismes comme la WAI et le courant "Design for all" s'efforcent de faire connaître pour en assurer une diffusion. La présentation suivante de Monsieur Dardailler devrait vous en convaincre plus longuement et avec une meilleure précision, aussi je n'entrerai pas dans les détails.

Accessibilité Technique 
Quand on parle d'accessibilité technique, il faut penser en terme de "couple" : la personne handicapée et son aide technique. L'objectif d'une bonne accessibilité est de faire fonctionner au mieux ce couple.
En effet, selon l'importance de leur atteinte visuelle, les personnes handicapées utilisent différents types d'aides techniques leur permettant d'accéder au contenu de la page. 
Pourtant, il existe des incompatibilités techniques entre ces outils et les technologies utilisées sur les sites Web. Dans certains cas, même armé d'une aide technique récente et perfectionnée, l'internaute ne peut accéder au contenu de sites Web !

Au delà même d'une simple incompatibilité technique, il existe de nombreux exemples d'inaccessibilité liés à la façon dont les sites Internet ont été "conçus". Ainsi, si tous les liens de la navigation ont été codés sous forme d'image dans un soucis esthétique, mais que les balises de description de ces images n'ont pas été correctement remplies : la synthèse ne pourra pas aider son utilisateur à comprendre la navigation. La seule information qu'elle pourra "lire" sera le nom d'une image sans description !
Selon vous qu'est ce qui est le plus compréhensible : "Disques" ou "Img 0059-25" ?

Il arrive que des sites utilisent des menus ou des aides contextuelles qui s'affichent dans une zone de l'écran au passage du pointeur de la souris. Si l'internaute utilise ZoomText et que le texte qui s'affiche est trop éloigné de la zone pointée par l'internaute, il est presque impossible pour celui ci de le voir !

Vous conviendrez donc que l'un des besoins techniques les plus importants pour les déficients visuels concerne la compatibilité entre l'aide technique utilisé et le site Internet ! 
Celle ci est pourtant assurée si les concepteurs de sites respectent les normes de codage édictées par la WAI. 

L'ergonomie doit prendre en compte la spécificité du handicap mais aussi l'aide technique. 
Un site ou un logiciel qui est accessible "techniquement , c'est à dire permettant à l'utilisateur d'aide technique de voir son contenu n'en est pas pour autant "utilisable". En effet, ce n'est pas parce que les normes d'accessibilité sont respectées que les utilisateurs peuvent facilement réaliser leurs tâches et atteindre leurs objectifs ! L'accessibilité n'est pas l'ergonomie.

Une interface ergonomique doit aussi savoir prendre en compte les aspects spécifiques d'utilisation de l'aide technique lors de l'interaction.
Par exemple, un utilisateur de Jaws arrivant sur une nouvelle page Web disposant d'une navigation stable en haut de l'écran se verra contraint de relire toute la navigation à chacune des pages de ce site (ce qui devient pénible très rapidement).
Un simple lien dans la page, disposé au début de la zone de navigation et permettant aux utilisateurs de synthèses vocales de passer directement à la partie "contenu" de la page leur permet de vérifier plus rapidement et facilement si la page correspond bien à ce qu'ils cherchent.

Pour l'anecdote, lors de nombreux tests d'ergonomie menés sur notre service, nous avons rencontré à plusieurs reprises des utilisateurs experts d'aides techniques qui étaient bien plus rapide et plus efficace que des utilisateurs voyants ! Malheureusement, ces supers experts en informatique et en aides techniques sont loin d'être nombreux, et la majorité des personnes que nous recevons rencontrent de nombreuses difficultés.

Besoins spécifiques liés à l'utilisation de l'interface

Nous avons réalisés de nombreuses interviews, pratiqués de nombreux tests utilisateurs et analysés de nombreuses données afin d'identifier les besoins spécifiques des populations handicapées visuelles utilisant internet.
Les principaux résultats qui en ressortent sont :

Non voyants
- Repérage : en fonction des aides techniques
- Lecture en diagonale : Accès rapide à l'information pertinente et raccourcis claviers pour naviguer dans la page par zones fonctionnelles

Malvoyants
- Repérage (à différencier du soucis de repérage des non voyants par rapport aux aides techniques) 
- Recherche
- Homogénéité
- Lisibilité : nécessitant un important travail d'ergonomie

3. La personnalisation de l'interface comme réponse aux besoins des populations déficientes visuelles

Les besoins contradictoires des Malvoyants

Dire d'une interface qu'elle est ergonomique ne signifie rien en soit, même si ce terme est de plus en plus utilisé. Une interface peut être adaptée pour une ou plusieurs catégories d'utilisateurs, un effort particulier peut être fait pour le grand public mais il est pratiquement impossible qu'une même interface réponde à besoins différents voir opposés.

On peut parler d'interface ergonomique à partir du moment où : 
- Les utilisateurs sont identifiés
- Leurs caractéristiques (physiques et cognitives) sont connues 
- L'interface est adaptée à ces particularités
- Les utilisateurs se servent des logiciels avec facilité et leur efficacité est améliorée

Ceci est une évidence pour la réalisation d'interfaces adaptées aux publics déficients visuels : l'adaptation aux caractéristiques cognitives mais surtout physiques est une contrainte de conception très importante. 
Les concepteurs doivent bien connaître les besoins de ces publics et les prendre en compte au moment de la conception. Des tests d'ergonomie doivent être réalisés tout au long du processus de conception pour vérifier que les choix fait répondent bien aux besoins identifiés des publics ciblés.

Pourtant, même si les besoins des déficients visuels sont connus, l'une des principales difficultés de leur prise en compte concerne la multiplicité des atteintes visuelles et leurs incidences en terme de conception d'interface : comme nous l'avons vu tout à l'heure certains utilisateurs vont avoir besoin de grandes polices de caractères, d'autres utilisateurs de petites polices de caractères, certains de forts contrastes de couleurs, d'autres de plus faibles contrastes de couleurs...

Une interface ergonomique idéale devrait pourtant permettre à chacun de ses utilisateurs d'être utilisée facilement en étant adaptée à leurs caractéristiques, mêmes si elles sont différentes. A l'évidence, la tâche est très difficile et les choix fait ne pourront être que des compromis insatisfaisants pour beaucoup d'internautes Malvoyants.

La personnalisation comme moyen d'appropriation de l'interface 

L'une des solutions envisageables pour la prise en compte de besoins visuels différents s'appelle la "personnalisation". Par exemple, il existe sur les systèmes d'exploitation des ordinateurs des options d'accessibilité permettant de faciliter la lecture des informations à l'écran (options Windows : loupe, couleurs, taille des icônes, taille du pointeur de la souris...). Pour l'utilisation d'Internet, certains navigateurs proposent également des options de ce type, permettant une meilleure accessibilité du contenu (options d'accessibilité IE ou d'Opera, feuilles de style...). 
L'utilisateur choisit parmi les options proposées les paramètres qui répondent à ses besoins et peut ensuite utiliser son ordinateur ou surfer sur le Web dans de meilleures conditions.

Pourtant, nous avons constaté que ces options ne sont pas toujours connues des utilisateurs, que leur utilisation ne se fait pas toujours facilement et que cela ne répond pas à tous les besoins des internautes ayant des déficiences visuelles. 

Label Vue

La prise en compte "plus facile" de la personnalisation est également l'alternative proposée par le logiciel Label Vue (créé par la société Visual Friendly) destiné aux utilisateurs ayant des besoins visuels différents. Grâce au principe de personnalisation de l'apparence des pages, certains paramètres de l'interface sont choisis par les utilisateurs pour améliorer leur confort de lecture, par exemple : 
- La taille des polices
- Les couleurs des caractères
- Les couleurs du fond de l'écran

De plus, grâce à ces solutions de personnalisation et à cette technologie, d'autres paramètres participant à la qualité ergonomique générale sont modifiables :
- La position de la navigation secondaire (pour privilégier la lecture en mono colonne, ou positionner la navigation pour se repérer plus facilement dans la page),
- La position de certaines fonctionnalités.

Grâce à la prise en compte par la personnalisation des besoins visuels de chacun de ses utilisateurs, ce service permet une ergonomie personnalisée de l'apparence visuelle des sites Internet, particulièrement utile pour un public ayant des difficultés de lecture.

Nos études nous ont montré que le principal besoin des populations déficientes visuelles utilisant des sites Internet était le repérage. En effet, il n'est pas rare de se perdre dans un site (en cliquant de rubriques en rubriques, pensant atteindre l'objectif).
C'est pour cette raison que des fonctionnalités comme le plan du site, la navigation, le chemin de l'internaute sont particulièrement utiles aux internautes et notamment aux déficients visuels .

Afin de favoriser la prise en main de nouveaux sites pour des utilisateurs souffrant de difficultés de repérages, une standardisation de certains éléments de l'interface est nécessaire. Ainsi, il est plus aisé pour l'internaute de trouver la navigation, le moteur de recherche ou la zone proposant le contenu réel de la page.
Par son mode de fonctionnement, les sites Internet vus à travers Label Vue bénéficient d'une homogénéisation des pages et d'une simplification apparente de leur présentation (apparente uniquement car le contenu des pages ne change pas) ce qui est gage de plus de facilité de repérage et d'utilisation pour les utilisateurs débutants ou mal à l'aise avec l'outil informatique et tout particulièrement internet. Les utilisateurs ne sont pas obligés de tout réapprendre à chaque fois qu'ils découvrent un nouveau site proposant l'option Label Vue.

4. Conclusion

Prendre en compte l'ergonomie d'une interface, c'est aller plus loin que de s'assurer de son accessibilité technique avec les logiciels utilisés par les déficients visuels.
En effet, ce n'est pas parce qu'un site Internet ou un logiciel est accessible techniquement qu'il est facile à utiliser ou adapté à aux besoins de ses utilisateurs (handicapés ou non). 
Améliorer l'utilisation des technologies pour les publics déficients visuels, c'est au niveau de l'interface homme machine la prise en compte des besoins réels et spécifiques des utilisateurs dès la conception.

Cette prise en compte des besoins permet de s'assurer de la qualité de son ergonomie et c'est un gage d'amélioration de la qualité générale des interfaces pour tous les utilisateurs.

Faciliter l'utilisation des nouvelles technologies par le public déficient visuel c'est prendre en compte les problématiques d'accessibilité mais aussi d'ergonomie ! Mieux encore, en prenant en compte ces problématiques, les concepteurs de logiciels et de sites Web vont faciliter l'utilisation des nouvelles technologies pour tous les utilisateurs, déficients visuels ou non.